Ne me prends pas encore de la main, non.
Pas tant qu'elle est tiède de son amour.
N'avale pas encore ma gorge, non.
Pas tant qu'elle vomit encore son nom.
Ne m'attends pas éveillé dans le lit, non.
Pas tant que je rentre toujours un peu moins entier.
Ne m'embrase pas encore la bouche, non.
Pas tant que je mâche encore son absence.
Attends-moi un peu.
Pas parce que je ne veux pas venir.
Mais parce que je l'aime encore.
(À consommer de préférence avant l'oubli…)
Combien de temps faut-il laisser mijoter la tristesse ?
Est-ce qu'il faut la remuer de temps en temps ?
La couvrir ? La laisser réduire ?
À quelle moment faut-il ajouter le manque?
Quand sait-on qu'elle est cuite ?
Et si le gout de toi est trop fort… il faut la recracher ou la garder sous la langue ?
Mais surtout :
est-ce qu'on la sert chaude ou froide ?
Elles étaient toutes les trois accroupies, enfermées dans un silence impossible après ce qui venait de se produire. L'horloge sonna. Trois heures trente. Elle fut la seule à lever les yeux. Entre la peur et la confusion, un sourire minuscule lui échappa. Le sourire discret de quelqu'un qui voit sa théorie confirmée. Bien sûr. Ce genre de choses n'arrive qu'à cette heure là. L'heure où Dieu dort enfin. Mais le sourire s'effaça aussitôt. On les força à rentrer dans la maison. Alors le désir d'être loin de tout cela devint une urgence. Partir assez loin pour pouvoir dormir. Mais pas trop loin non plus. Elle voulait prendre part de la suite. Dans les heures qui allaient suivre, la maison serait envahie par les purges, les nettoyages, les prières. On convoquerait les anges, les saints, les morts peut-être. Les portes de l'obscurité, à peine refermées, seraient ouvertes une seconde fois.
Ils revenaient d'un voyage en famille en Argentine. Deux semaines ? Trois ? Peu importe, chez eux, tous leurs voyages donnaient l'impression d'avoir duré un mois, même lorsqu'ils n'avaient quitté la Colombie que dix jours. Dix jours loin de leur terre chaude. Dix jours loin d'Elle. Évidemment, cela leur paraissait une éternité. Le paradis. Surtout parce que, soudainement les migraines de leur mère s'étaient évaporées dès qu'ils avaient franchi la frontière. Depuis des mois, elle ne quittait presque plus son lit. Sa chambre était devenue un organe dont elle seule connaissait les replis, un extension de son corps. Au moindre soupir, la terre entière descendait sur sa poitrine. Quelque chose la mangeait avec une patience infinie. Et puis, en Argentine, plus rien. Comme si cette chose-là était resté de l'autre côté de la frontière.
Dix jours avaient suffi. Dix jours pour oublier. Dix jours pour ne plus y croire. Après tout, le monde appartenait aux vivants, n'est-ce pas ? Mais il fallait rentrer. C'était l’accord. On ne laisse pas une maison toute seule, surtout la leur. Ils l'avaient toujours su, et avaient organisé leur vie ainsi. Pendant leur absence, un oncle éloigné était venu y séjourner. Un parent qu'ils voyaient à peine, chargé de nourrir le chien et d'attendre leur retour. La maison était impeccable, prête à leur accueillir. Dans le salon, quelques ballons flottaient au plafond. Un bouquet de fleurs les attendait, comme s'ils revenaient d'une mission diplomatique.
Il est presque cinq heures du matin. Je me réveille trempée de ma sueur. Un peu de la sienne aussi. Je me dis d'abord que ce sont mes cauchemars. Depuis quelques mois, je me réveille presque toujours à cette heure-là, en panique. Quelque chose m'a été retiré. Ou m'a quittée. Je ne sais plus. Le manque est profond, presque absolu. Le vide est assourdissant. Il ne demande qu'à grandir.
Cette fois-ci, je ne suis pas dans mon lit. Je suis pas chez moi. Nous avons fait l'amour quelques heures plus tôt. C'est la première nuit que nous passons ensemble. Je le regarde un instant. Sa peau est tendue, ferme, douce. La veille encore, il était mon médecin. Aujourd'hui, il dort à côté de moi.
Je glisse une main entre mes jambes. C'est très mouillé. Complètement mouillé. D'où vient toute cette eau ? Pendant une seconde, je ne sais plus si je suis une amante apaisée ou un enfant, perdu, qui a mouillé son lit au milieu de la nuit. Plus je touche, plus la sensation devient réelle. Non. Ce n'est pas de la sueur. C'est du sang.
Des rivières de sang coulent entre mes jambes. Je regarde les draps. Ils lui ressemblent. Rouges. Tout est rouge. Un rouge vif, violent, vivant. Je me glisse hors du lit en essayant de retenir ma fuite. Le monde s'échappe entre mes jambes et je ne sais pas comment l'empêcher de partir. Je descends les escaliers étroits dont nous riions la veille, sans savoir qu'ils deviendraient mes complices au petit matin. Il n'y a plus de limites. Mon sang est partout. Je me vide.
Enfin, j'atteins les toilettes. J'essaie d'effacer les traces. Mais plus je bouge, plus la vie qui est en moi se répand. Elle s'empare du carrelage, des murs, de chaque objet. Alors je renonce. Je m'assieds, les jambes ouvertes, et je m'abandonne. Entre la nausée et la fièvre. Il dort toujours à l'étage. Comment lui expliquer ce qui est en train de m'arriver ? Je n'ai plus les mots. Je n'ai plus la force. Mon corps se vide.
Je me douche. Une fois. Deux fois. Trois fois. L'eau mâche le sang puis le recrache. À chaque fois le même procédé, jusqu’à que je comprenne que cela ne va pas s’arrêter. Résignée, je remonte les escaliers. Une serviette mord entre mes cuisses. Elle boit presque tout. L'eau. Le sang. Ma sueur.